L’Entitisme : quand le dessin devient un territoire de présence
Depuis plusieurs années, ma pratique artistique évolue autour d’une question simple : qu’est-ce qui demeure en nous après avoir observé le monde?
Je dessine depuis longtemps des visages, des corps, des gestes, des objets, des lieux et des situations du quotidien. Cette pratique régulière de l’observation a progressivement créé une véritable mémoire graphique.
À force de regarder, de dessiner et d’analyser, certaines structures se sont inscrites dans ma manière de voir et jusque dans mon geste. Avec le temps, j’ai constaté que ces formes pouvaient réapparaître spontanément dans mes créations, même en l’absence d’un modèle précis.
C’est à partir de cette expérience qu’est né l’Entitisme.
Une rencontre entre observation et mémoire
L’Entitisme prend sa source dans le dessin d’observation, mais il ne cherche pas à reproduire fidèlement le réel.
Lorsque je travaille intuitivement, les éléments accumulés dans ma mémoire visuelle se réorganisent. Des fragments de visages apparaissent, des regards se forment et des silhouettes surgissent.
Une ligne peut devenir un profil. Un visage peut devenir architecture, animal, masque ou paysage.
Je ne décide pas toujours de leur apparition. Je les découvre.
Ces présences deviennent ce que j’appelle des entités.
Elles se situent entre figuration et abstraction. Elles semblent familières sans pouvoir être entièrement identifiées. Le spectateur reconnaît parfois un visage, un œil, un masque ou une silhouette, mais l’image demeure ouverte.
Le geste avant l’idée
Je commence souvent une œuvre sans savoir exactement ce qu’elle deviendra.
Le geste précède l’intention.
La ligne circule sur le papier ou la toile. Elle rencontre d’autres lignes, provoque des accidents et construit progressivement une organisation.
Je regarde ensuite ce qui apparaît. Certaines formes sont accentuées. D’autres disparaissent. Je déplace, reconstruis, recouvre ou laisse volontairement certaines zones ouvertes.
Il existe ainsi dans mon travail une alternance constante entre automatisme et conscience.
Le chaos initial n’est pas supprimé. Il est organisé juste assez pour permettre à l’image de conserver son énergie.
Le spectateur comme interprète
Une dimension essentielle de l’Entitisme réside dans la relation entre l’œuvre et celui qui la regarde.
Je propose une structure visuelle. Le spectateur la complète.
Son regard cherche des correspondances, reconnaît certaines formes, hésite devant d’autres et projette ses propres souvenirs.
Deux personnes peuvent ainsi observer la même œuvre et y découvrir des réalités complètement différentes.
L’œuvre devient une sorte de miroir perceptif.
Elle ne révèle pas uniquement quelque chose de l’artiste. Elle révèle également quelque chose de celui qui regarde.
Une mémoire graphique en transformation
Pendant longtemps, le visage a été au centre de ma pratique.
Après des années consacrées au portrait et au dessin d’observation, certaines structures faciales semblent aujourd’hui profondément inscrites dans ma mémoire gestuelle.
Mais l’Entitisme dépasse désormais le visage.
Tout ce que j’observe peut devenir matière : paysages, architectures, objets, foules, mouvements, publicités, écrans et fragments du quotidien.
Ces expériences visuelles s’accumulent. Certaines demeurent conscientes. D’autres s’enfouissent, puis réapparaissent transformées dans une création spontanée.
Je vois ainsi l’Entitisme comme une forme d’archéologie intérieure.
Le dessin comme baromètre émotionnel
Le dessin est également pour moi un moyen de prendre le pouls de mon état intérieur.
Une œuvre peut commencer dans l’agitation et se terminer dans le calme. Une forme peut sembler évidente puis disparaître. Je peux croire construire un visage et finalement découvrir autre chose.
L’œuvre possède parfois sa propre résistance. Elle me répond.
C’est pourquoi j’entretiens un dialogue constant avec mes créations. Je regarde, je laisse parfois l’œuvre de côté, puis je reviens. Une nouvelle lecture apparaît.
Je suis à la fois celui qui produit l’image et son premier spectateur.
Le chaos, la vitesse et le silence
Je suis attiré par les lieux où l’énergie humaine est forte. Les cafés, les bars et les espaces publics sont pour moi des territoires privilégiés pour le dessin.
Le bruit, les conversations, les déplacements et les mouvements produisent chez moi une concentration particulière. Je dessine alors par fragments, par accélérations, presque par saccades.
Cette vitesse demeure visible dans le trait.
Avec les années, j’apprends aussi à écouter le silence. Le calme permet l’apparition de formes plus intérieures.
Le tumulte nourrit l’énergie du geste. Le silence permet parfois à ce qui était enfoui de remonter.
Créer pour établir un contact
Derrière toute cette recherche demeure une intention profondément humaine.
Je cherche le contact.
Le dessin, la peinture et la sculpture deviennent pour moi des moyens de réduire la distance entre moi et les autres.
Créer permet de rendre visible une expérience intérieure et de l’offrir au regard de quelqu’un d’autre.
Il existe également dans ma pratique un désir de laisser une trace.
J’étais ici.
J’ai observé.
J’ai ressenti.
J’ai essayé de comprendre.
Les entités qui apparaissent dans mes œuvres peuvent ainsi être considérées comme des condensations de présence.
Elles ne représentent pas nécessairement des individus précis. Elles sont plutôt des fragments d’humanité recomposés.
L’Entitisme comme territoire ouvert
Je ne considère pas l’Entitisme comme une méthode figée.
Il s’agit plutôt d’un territoire de recherche où se rencontrent l’observation du réel, la mémoire visuelle, l’intuition, l’inconscient et la construction consciente.
L’œuvre devient alors un lieu de manifestation.
Quelque chose apparaît.
Je tente de le reconnaître.
Le spectateur tente à son tour de le comprendre.
Entre ces deux regards existe l’œuvre.
Observer le monde pour mieux l’intégrer.
L’intégrer pour pouvoir ensuite le perdre.
Et permettre qu’il revienne autrement.
Sous forme de lignes.
De fragments.
De visages.
De présences.
D’entités.
Michel T. Desroches


